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Je prononce d'abord la formule d'exorcisme moderne : Les héros de ce roman appartiennent à la fiction romanesque, et toute ressemblance avec des contemporains vivants ou morts est entièrement fortuite ; également toute similitude de noms propres.
Rien n'est vrai. Même pas moi ; ni les miens ; ni mes amis. Tout est faux.
Maintenant, allons-y. Ici commence Noé.
Je venais de finir d'écrire Un roi sans divertissement. La tête de Langlois venait à peine d'éclater sur mon papier que je me suis dit (et très violemment) : « Tu as mené ce personnage jusqu'au bout de son destin. Il est mort, maintenant. Il est là, étendu par terre dans son sang et sa cervelle répandus. Là-bas, Delphine et Saucisse viennent d'ouvrir la porte du bungalove ; elles appellent Langlois comme si elles espéraient qu'il va encore pouvoir leur répondre. Et, est-ce qu'il ne leur répond pas, tel qu'il est là ? Est-ce que ce n'est pas une réponse suffisante ? Si tu fais tant que d'attendre que Delphine arrive au bord du carnage avec ses petits souliers fins ; si tu fais tant que d'essayer de la décrire, retroussant ses jupes au-dessus du sang et de la cervelle de Langlois comme au bord d'une flaque de boue, tu vas voir que Delphine va vivre. Alors, tu n'as pas fini. Tu sais bien qu'elle est toute neuve. Est-ce qu'elle était préparée à cet éclat ? Non. Tu l'as dit toi-même : elle avait rangé soigneusement les boîtes à cigare de chaque côté de la glace de la cheminée. Et n'oublie pas que tus as parlé de ce tablier blanc (impeccable, à bavette brodée) qu'elle faisait porter à sa petite bonne dans la maison de Grenoble. Tout ça, ce sont des signes. Amène-la seulement jusqu'ici ; attends qu'elle ait traversé le labyrinthe de buis (où tu entends déjà qu'elle court en frappant les dalles de ses talons de bottines comme une biche frappe les rochers de ses sabots) et tu verras qu'elle va vivre. Termine-moi ça rondo, pour le moment. Tu ne peux pas te payer le luxe d'une Delphine [...] »
Ce qui me gêne, [...] c'est ce pays où je viens de vivre sous la neige de 1843 à presque 1920 (puisque c'est en 1920 que j'ai imaginé qu'on m'a raconté l'histoire).
Car voilà ce que j'ai fait : la pièce où je travaille a deux fenêtres. Il vaudrait mieux que je dise : la pièce où je me tiens pendant que j'invente a deux fenêtres : une en face de ma table (sud), une à ma droite (ouest). [...]
Mais voilà ce que j'ai fait (de 1843 à 1920).
A la place de la fenêtre sud, en face de ma table, j'ai installé la place du village avec le nuage au ras des toits ; je vois, d'enfilade, la route qui s'en va à Pré-Villars et à Saint-Maurice ; à gauche, de biais, j'aperçois le porche de l'église (à peu près à l'endroit où, dans la soi-disant réalité, se trouve la villa ; à droite, en belle vue, la porte du Café de la route avec, au-dessus, au premier étage, la fenêtre de la chambre que Langlois a habité.
Quand monsieur V. en a eu terminé avec Dorothée, quand il est descendu du hêtre (qui est dans le coin, en face de moi, entre la fenêtre sud et la fenêtre ouest ; c'est-à-dire sur cette portion de mur blanc qui sépare les deux fenêtres), en descendant du hêtre, j'ai dit qu'il avait mis le pied dans la neige, près d'un buisson de ronces. Ça, c'est l'histoire écrite. En réalité, il a mis le pied sur mon plancher, à un mètre cinquante de ma table, juste à côté de mon petit poêle à bois. J'ai dit qu'il était parti vers l'Archat. En réalité, il est venu vers moi, il a traversé ma table ; ou, plus exactement, sa forme vaporeuse (il marchait droit devant lui sans se soucier de rien, je l'ai dit), sa forme vaporeuse a été traversée par ma table. Il m'a traversé, ou, plus exactement, moi qui ne bougeais pas (ou à peine ce qu'il faut pour écrire) j'ai traversé la forme vaporeuse de monsieur V. A un moment même, nous avons coïncidé exactement tous les deux ; un instant très court parce qu'il continuait à marcher à son pas et que, moi, j'étais immobile.
J'ai peut-être donné l'impression que j'avais installé autour de moi un décor, un diorama, un vaste paysage en réduction dans un petit espace. Si je l'ai fait, c'est que je me suis mal exprimé, et que j'ai mal expliqué la chose.Car, pas du tout. Il ne s'agissait pas d'une construction semblable aux crèches de Noël où l'on installe toute la Judée et les déserts d'Arabie sur une table de cuisine (et, dans ce cas-là, les choses sont bien séparées : sur la table, Nazareth vu par le gros bout de la lorgnette ; autour de la table, le monde ordinaire vu à l'oeil nu). Il ne s'agissait pas non plus du système employé par Eugène Sue et Ponson du Terrail : de petites marionnettes de trente centimètres de haut représentant les personnages en fil de fer plastique pour qu'on puisse leur faire prendre toutes les attitudes. Pas du tout, ce qu'il faut bien comprendre, c'est que mon paysage était grandeur naturelle, et mes personnages grandeur naturelle aussi. [...]
Il ne s'agit donc pas autour de moi de décors peints en trompe-l'oeil ni de paysages en réduction où un carré de mousse représente un pâturage : il s'agit d'un monde qui est superposé au monde dit réel, c'est-à-dire aux quatre murs de la pièce où je me tiens pendant que j'invente, et aux morceaux d'un territoire géographiquement réel (dit-on) qu'on voit par les fenêtres, appelés au sud : vallée de la Durance vue du Mont d'Or et, à l'ouest : marronniers et ciel avec collines, dans la direction de Beaumont et de Pierrevert.
Le village, Café de la route compris, la scierie de Frédéric II, l'Archat, le Jocond, le val de Chalamont, Saint-Baudille, les fonds vers Grenoble, ont englouti mes quatre murs et mes deux fenêtres, avec tout ce qu'elles contiennent, comme les eaux accumulées derrière un barrage engloutissent certains lieux où les hommes avaient construit des maisons réelles et même des églises avec clocher. Imaginez que vous puissiez continuer à vivre en bas, dans une de ces maisons réelles englouties (qui est, supposons-le, votre maison). Vous êtes assis à votre table du fond des eaux. Vous voyez toujours les quatre murs de votre chambre mais, entre les murs que vous regardez et vous, il y a de l'eau qui passe, s'installe, avec sa forme et sa couleur; vous regardez par le fenêtre le paysage de votre village : les champs, les bosquets, les fermes autours, tout est englouti par de l'eau qui installe sur le visage familier des choses ses remous et ses mouvements. Sur le verger de pêchers, le Café de la route, y compris les clients, la patronne, la lampe à pétrole s'il fait nuit, et même la lueur de cette lampe à pétrole sur le tapis des cartes.